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Justice 2.0 : la VR utilisée pour identifier les pédophiles

pédophilie
© Institut Philippe Pinel Montréal

Un laboratoire canadien a testé la réalité virtuelle comme moyen d’évaluation sur des prévenus accusés de pédophilie en août 2016. Un exercice qui pose la question des possibilités offertes par la VR, notamment en termes éthiques et judiciaires.

L’Institut Philippe-Pinel de Montréal a procédé à une expérience originale l’an dernier. Au cours du mois d’aout 2016, 60 prévenus dans diverses affaires de pédophilie ont été soumis à un détecteur de mensonges tout en visionnant des images pédopornographiques. Une application particulière visant à détecter si les prévenus entrent réellement dans le domaine de la pédophilie ou si leur forfait n’était qu’un acte isolé. Au-delà du résultat, cette étude nous amène à nous interroger sur l’influence réelle et la place possible de la réalité virtuelle dans la vie réelle.

Observer la réaction des prévenus face à des images pédophiles 

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© Institut Philippe Pinel Montréal

Le responsable de l’étude explique qu’il s’agit de présenter des images pédopornographiques à des délinquants sexuels. Dans le but d’observer leur réaction au niveau du cerveau et des organes sexuels. Le principe à la base est le même que les contenus pornographiques. Sauf qu’ici, il ne s’agit pas de provoquer le plaisir. Mais une excitation incontrôlée et donc potentiellement dangereuse, prouvant que le sujet est atteint de pédophilie. Ceci est au choix : une maladie, un trouble, un danger… Bref ce n’est pas normal, c’est une déviance inacceptable.

Des systèmes de mesure sont fixés sur les sujets. Notamment pour évaluer les préférences sexuelles « naturelles » en présence d’images et de situations. Notez que les contenus sont bien entendu des images de synthèse. Enfin, un système de eye-tracking permet de vérifier que les sujets n’évitent pas de regarder les images.

En effet, toutes les personnes responsables d’un acte à caractère sexuel envers un mineur ne sont pas forcément atteintes de pédophilie. Il peut s’agir d’un acte isolé, totalement intolérable, mais n’entrant pas dans le cadre d’un comportement habituel et uniquement dicté par une pulsion.

L’idée de cette expérimentation est de déterminer si l’acte est la conséquence d’une situation tout à fait unique et indétectable. Ou s’il s’agit de la conséquence d’une prédisposition à utiliser les mineurs pour une satisfaction sexuelle. En gros savoir dans un premier temps si la personne est susceptible de récidiver et appliquer le traitement adapté dans un second temps.

C’est une question très sensible. En effet, parmi les délinquants sexuels, la violence n’est pas nécessairement présente. Certains développent des stratégies pour arriver à leurs fins. D’autres étaient sous influence (drogue, alcool) au moment des faits. Il est donc difficile de les identifier.

La réalité virtuelle au service de la recherche et de la justice

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© Institut Philippe Pinel – Montréal

D’ailleurs, parmi les sujets testés, certains ne comprennent pas le résultat. Ils ont pu agir sous l’influence de substances et avoir perdu le sens de la réalité. C’est là que l’intérêt de la VR apparaît. La mise en situation provoque chez le sujet une réaction incontrôlable et incontestable. Il ne peut nier qu’il souffre de pédophilie. L’utilisation de la VR pour traiter ce mal a déjà été étudiée.

Le même procédé pourrait être appliqué à un individu lambda. Pas forcément sur la pédophilie. Mais sur tout type de comportement jugé déviant et qu’il est difficile d’identifier.

Les capteurs (tension, rythme cardiaque, activité cérébrale, etc.) ne varient pas par rapport aux méthodes qui existent déjà. Seulement, la force immersive de la réalité virtuelle permet de reproduire des situations de façon extrêmement réaliste. Quiconque a testé un roller coaster ou autre simulation peut en témoigner. Ainsi, la mise en situation se rapprochant le plus possible de la réalité, le sujet ne peut masquer ses réactions. S’il a peur, il a peur, s’il est excité sexuellement, il est excité, s’il se sent zen il se sent zen, etc.

Une méthode qui pose des questions éthiques et morales

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© Dan Mason / Flickr

Minority Report est un (excellent) film dans lequel la justice est aidée par des êtres supérieurs capables de voir à l’avance les crimes qui vont être commis. Des équipes se servent de leurs visions pour remonter jusqu’aux futurs criminels et les arrêter avant qu’ils ne passent à l’acte.

À défaut d’êtres supérieurs, l’utilisation de la réalité virtuelle pour mettre en situation un suspect et éventuellement apporter des éléments à une enquête semble une bonne idée. Les conclusions de ces expériences paraissent en effet diminuer la capacité de l’individu à mentir et masquer ses réelles intentions (conscientes ou non).

Cependant, on peut imaginer de nombreux abus, comme celui de faire passer des tests à tout le monde. Sur n’importe quoi. Au cas où. Un excès de « préventionnisme » qui rappelle les œuvres d’anticipation les plus sombres à coups de totalitarisme et de justice accélérée. L’individu qui réagit à la présentation d’images de pédophilie est potentiellement coupable, donc puni.

Si d’un côté nous nous réjouissons de pouvoir déceler le danger chez un individu et réduire sa capacité à mentir et à manipuler, le pendant ne doit pas être une condamnation a priori pour des actes qui pourraient être commis. C’est ce que l’on appelle une dictature.

L’encadrement juridique de la réalité virtuelle

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© serggn/iStock/Thinkstock

La question qui se pose enfin est celle de la place de la réalité virtuelle dans la vie réelle et les possibles conséquences de la première sur la seconde. L’influence du virtuel sur le réel. Vivre une expérience la plus proche possible de la réalité peut-il amener à considérer que j’ai réellement vécu cette expérience ?

Après tout, le participant au jeu The Walk éprouve vraiment le vertige, la peur liée au vide. Il hésite, tremble et finit par tomber physiquement. Idem pour les simulateurs les plus perfectionnés. De même que  les derniers produits pornographiques qui promettent des expériences quasi réelles. Le client de ce type de service pourrait-il être accusé d’adultère ?

Les conséquences des mondes virtuels sur nos vies ne sont pas nouvelles. L’addiction au jeu vidéo, ou aux jeux d’argent ou tout simplement aux réseaux sociaux ont de vraies conséquences sur l’équilibre de nombreux individus. Les capacités offertes par la VR en termes de réalisme et d’immersion ne peuvent qu’accentuer ces effets malheureusement pervers. Ils ne sont pas le fait de la VR mais sont amplifiés par elle

D’où la nécessité de contrôler et se contrôler lors de l’utilisation d’appareils et applications de réalité virtuelle. On doit également se demander où commence le monde virtuel et quelles sont réellement les interactions entre les deux. Afin de déterminer le cas échéant à quel moment le monde virtuel a influé sur le comportement d’une personne dans sa vie réelle et à quel moment l’expérience virtuelle prend le pas sur la vraie vie.

Sans pour autant faire le procès de la réalité virtuelle. Laquelle n’est qu’une avancée technologique de plus et devra subir comme ses prédécesseurs des critiques. Chaque avancée est utilisée par des personnes mal-attentionnées. Ce n’est pas une raison pour en abandonner les bénéfices, mais une incitation à être toujours plus attentif.

 

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